Scénarios pour les TPE-PME de demain
En 2035, la notion même d’emploi s’est métamorphosée. Après des décennies pendant lesquelles le chômage était perçu comme une défaillance individuelle, France Travail a connu une transformation radicale. L’institution a été renommée « Territoire de Liberté » pour marquer, dans son identité, l’évolution de son rôle tandis que le rapport au travail a profondément changé : l’institution a dû se réinventer, passant d’un organisme de contrôle et de placement, à un écosystème d’émancipation et de valorisation des contributions – individuelles et collectives – au service des territoires.
Cette transformation s’est amorcée au début des années 2030, lorsque les crises écologiques et économiques successives ont rendu obsolète – dans un climat de questionnement permanent du sens au travail – le modèle traditionnel d’emploi salarié à vie. Là où chaque individu devait s’adapter aux offres d’emploi disponibles, ce sont désormais les territoires qui cartographient leurs besoins et identifient les contributions nécessaires à leur développement. Chaque citoyen désormais inscrit sur la plateforme Territoire de Liberté se voit proposer non pas des « emplois » au sens traditionnel, mais des «contributions» correspondant à ses compétences et à ses aspirations professionnelles et personnelles.
Ces contributions peuvent prendre diverses formes : missions temporaires, projets collectifs, créations d’activités nouvelles, ou encore participations à des communs territoriaux. Le terme d’«actif» ou de «demandeur d’emploi» a ainsi disparu au profit de celui de «contributeur territorial», reconnu pour ce qu’il apporte à la communauté. Ce modèle n’est pas pour autant sans présenter un certain nombre de défis. La transition a exigé un changement culturel profond, tant chez les individus habitués à la sécurité relative du salariat que chez les décideurs publics. En particulier, des tensions persistent entre les tenants d’une valorisation marchande du travail et ceux qui privilégient d’autres formes de reconnaissance sociale.
La réaction de…
Léopold Gilles, directeur délégué en charge du marketing
des services et de l’engagement des usagers chez France
Travail
Que vous inspire cette vision de France Travail, devenu « Territoire de Liberté » ?
Je suis tout à fait en phase avec la vision de lieux collectifs et collaboratifs dans les territoires. C’est vraiment vers cela que nous nous dirigeons avec France Travail, qui vise à accueillir et à accompagner de plus en plus de demandeurs d’emploi et d’entreprises en mettant nos forces en commun avec celles de nos agences partenaires. Nous avons déjà commencé depuis plusieurs années, avec Cap Emploi, à créer des lieux uniques d’accueil pour les personnes en situation de handicap, qui fonctionnent bien. En toute logique, dans une optique d’efficacité des politiques publiques et de simplification de la vie des citoyens, nous allons devoir tendre vers des lieux de plus en plus mutualisés avec nos partenaires et ouverts à tous. C’est une démarche que nous engageons d’ores et déjà avec la transformation progressive de nos agences en « carrefours de la réussite ».
En revanche, je suis plus réservé sur l’évolution de la nature des emplois et missions qui pourraient être proposés à l’avenir : on pourrait penser que tous les jeunes veulent devenir des « slasheurs » ou des indépendants, mais la réalité est plus nuancée. Nous avons beaucoup échangé avec des chercheurs qui ont étudié les aspirations de la jeunesse, notamment après la période Covid, avec le télétravail et les questionnements sur le sens du travail. Leur conclusion, à la fois étonnante et très claire, est que les jeunes aspirent encore majoritairement à la stabilité et donc au CDI. Et ce, pour des raisons très simples : quand on est jeune, on aspire à s’installer, avoir un logement, se mettre en couple, fonder une famille. Même si les modèles évoluent, cela ne remet pas fondamentalement en cause le besoin de se projeter sur un logement stable et donc un revenu stable. Mais il faut aussi savoir composer avec la réalité du marché du travail, qui fait que l’on démarre parfois son parcours La réaction de… professionnel par un CDD ou des missions d’intérim avant de pouvoir accéder à un emploi stable.
C’est au regard de ce principe de réalité que nous accompagnons les parcours vers l’emploi durable des personnes en recherche d’emploi, en s’appuyant sur des dispositifs de développement de compétences et de sécurisation financière portés y compris par nos partenaires : l’Unédic, les collectivités locales, les OPCO et de nombreuses associations, pour n’en citer que quelques-uns.
Le scénario propose aussi de faire évoluer la notion même de travail : qu’en pensez-vous ?
Il faut à mon sens élargir la notion de « travail » afin de valoriser toutes les formes d’activité, sans se limiter à celles qui sont salariées ou génératrices de revenu. Pour aller dans ce sens, je crois beaucoup à un système sur le modèle de la carte vitale, qui permettrait à tous les actifs d’accéder à des services tout au long de leur vie professionnelle, et pas uniquement quand ils sont au chômage : on n’a pas besoin d’être malade pour avoir la carte vitale ! Si on veut simplifier la vie des gens, accélérer les transitions professionnelles et lever le stigmate entre «insiders» et «outsiders», cela aurait du sens, je trouve.
Car c’est bien la mission de France Travail d’accompagner toutes les transitions professionnelles : trouver son premier job, se relancer après un « coup dur », monter son entreprise, se reconvertir… Nous devons être un tremplin pour tous !
Nous avons cependant encore matière à progresser, y compris sur notre mission première qui est de proposer de façon ciblée et personnalisée des offres d’emploi adaptées aux compétences et aspirations des chercheurs d’emploi, et des candidats qui correspondent aux besoins des entreprises. C’est tout le sens de la démarche marketing que nous mettons actuellement en place, en nous appuyant sur le digital et la data pour cibler les propositions au bon moment, dans une logique d’«hyperpersonnalisation de masse».
Le terme d'«actif» ou de «demandeur d’emploi» a disparu au profit de celui de «contributeur territorial», reconnu pour ce qu’il apporte à la communauté.
Ce qu’en pense…
Annabelle Peniguel, fondatrice et dirigeante de France Diffusion Entreprise de 40 personnes à Ploumagoar (Côtes-d’Armor)
« Cette vision amplifie ce qu’on entrevoit déjà dans l’expérience des travailleurs en temps partagé. Depuis que j’ai créé mon entreprise, j’ai toujours travaillé avec des groupements d‘employeurs et des individus salariés en temps partagé jusqu’à en mobiliser quatre simultanément… Toutefois, pour avoir parlé avec eux, ça n’a rien d’évident de passer d’une entreprise à l’autre chaque jour de la semaine. C’est un vrai choix de leur part, et tout le monde n’est pas en mesure de le faire. Cela étant dit, avoir une vision plus ouverte et moins rigide que le CDI à temps plein, c’est très bien ! Mais 2035, c’est sûrement trop tôt : en tant que cheffe d’entreprise, je vois toutes les questions de gestion des plannings, des compétences et des projets que cela pose… C’est un système complet qu’il faut repenser et faire évoluer. »
Ce qu’en pense…
Nathalie Disikitli, directrice générale de DM Paysages. DM Paysages propose différents
services pour l’aménagement, la conception et l’entretien des espaces verts dans le sud de la Seine-et-Marne.
« Ce scénario illustre à mes yeux un futur possible poussé par l’idée que le rapport au travail a changé et que l’on doit collectivement – employeurs, employeuses et organismes accompagnant la construction de l’offre d’emploi – s’adapter. On le voit d’ores et déjà avec les aspirations de nos collaborateurs les plus jeunes. Ils demandent plus d’équilibre entre vie pro et perso, plus de bien-être au travail… C’est quelque chose à considérer dès aujourd’hui, on n’a pas le choix ! Et, en retour, il est nécessaire de prendre en compte leurs atouts : ils s’adaptent très vite à l’entreprise, dès lors que ses dirigeants fournissent un cadre sécurisant et rassurant. En tant que cheffe d’entreprise, je suis déjà dans une posture de flexibilité, que ce soit par rapport aux collaborateurs, aux clients ou aux fournisseurs. Et, en miroir, on attire et on fidélise les profils qui nous ressemblent. »





