Depuis trois générations, les Roeckel élèvent des poules pondeuses dans le Kochersberg alsacien. En trente ans, Hervé, sa sœur Sylvia, et leur équipe en ont triplé la production, fidèles à l’audace qui caractérise une famille alignée dans les risques qu’elle prend. “Une entreprise familiale ne survit que si elle avance ensemble et ose des projets ambitieux”, défend ce dirigeant enthousiaste, ouvert à l’idée que ses enfants reprennent un jour le flambeau… ou choisissent un autre destin.
Avenheim (Bas-Rhin) – Aux abords de ce petit village alsacien, la camionnette blanche aux couleurs de l’enseigne familiale est garée devant un grand bâtiment. Ici, l’exploitation Roeckel ne se résume pas à une simple ferme : une dizaine de bâtiments s’étendent en surplomb des maisons traditionnelles et du clocher, dessinant un large ensemble presque industriel dans ce paysage agricole. Hervé Roeckel, à la tête de l’entreprise familiale, n’a rien du paysan caricatural. Son entreprise, spécialisée dans l’élevage avicole, s’inscrit aujourd’hui dans une logique de production à grande échelle, avec plusieurs bâtiments et des milliers de poules élevées, notamment en plein air.
Douze heures par jour sur site en moyenne, des alarmes la nuit, des camions dès l’aube : Hervé Roeckel a pourtant fait le choix, il y a longtemps, de ne pas habiter sur la ferme mais à quelques kilomètres d’ici. Une décision de couple — « Christine, ma femme, avait dit que c’était hors de question » — qu’il reconnaît aujourd’hui comme l’une des clés de sa longévité, dans un métier où l’on ne décroche jamais vraiment. « Quand tu sors du village le soir et que tu montes la colline, tu te dis : ça y est, le boulot c’est fini. Il y a un nouveau souffle qui arrive. »
Une entreprise familiale toujours projetée vers l’avant
À 51 ans, Hervé Roeckel dirige la SARL Roeckel avec sa sœur Sylvia depuis ce village d’à peine 500 âmes. Aux côtés de leur dizaine de salariés — répartis entre la production, le conditionnement et l’administratif — ils gèrent un élevage de 170 000 poules pondeuses, une usine de fabrication d’aliments pour volailles, et des cultures céréalières sur 200 hectares, dont le maïs et le blé servent à nourrir les poules en circuit court.
L’histoire commence en 1968, quand le grand-père se lance dans la production d’œufs. Le père André prend ensuite le relais dans les années 70 et développe la production. Quand Hervé arrive en 1995, la ferme compte 60 000 pondeuses. La SARL est créée en 2003. En 2020, un nouveau bâtiment plein air porte le cheptel à 170 000 têtes.
« Trois générations, une seule philosophie : toujours aller plus loin.»
L’ADN imprimé par le grand-père — anticiper, oser, grandir — n’a jamais quitté l’entreprise. L’entreprise est aussi l’un des piliers de la coopérative Burland, structure de mise en marché commune fondée en 1964, dont Hervé assure aujourd’hui la présidence.
« Nous, on s’est toujours projetés. Mon grand-père, dans les années 60, quand il construit un bâtiment de 10 000 poules, ça n’existe quasiment nulle part. Les gros projets de l’époque, c’est 1000 poules tout au plus. On l’a pris pour un fou. »
Hervé revendique cette constante familiale à anticiper les besoins du marché. Depuis qu’il a repris les rênes, un projet de construction est entrepris tous les trois ou quatre ans : « Si on a gagné un euro, on en a toujours dépensé deux. » Une formule assumée avec un sourire qu’il tempère aussitôt : « C’était parfois dangereux. Il y a des moments où on n’a pas trop rigolé — quand les prix ne suivent pas, vous vous retrouvez vite dans le bureau du banquier. Mais on n’oublie pas d’où on vient. »
Sylvia, la pièce maîtresse
Aujourd’hui encore, l’exploitation Roeckel reste une belle histoire de famille : Sylvia, la sœur d’Hervé, a rejoint l’aventure il y a dix ans quand son précédent employeur ferme boutique. Comptable de formation, elle commence à prêter main forte à la ferme par demi-journées, puis de plus en plus régulièrement, jusqu’à intégrer l’actionnariat familial en 2020.
Dans la fratrie, la répartition est bien définie : Sylvia gère l’administratif, la comptabilité et les ressources humaines. Hervé orchestre quant à lui la production, les bâtiments et les cultures avec ses employés. « J’ai beaucoup de chance. Avec Sylvia, on se complète et on n’a pas besoin de se parler pendant des heures pour savoir où l’on va. On a été formaté un peu pareil — on est nés dans l’entreprise. » Deux périmètres distincts contrairement à certaines familles d’éleveurs qui « font à peu près la même chose et risquent de se marcher dessus ».
Les parents, eux, se sont retirés en douceur de l’actionnariat lors du lancement du bâtiment plein air en 2019-20 : André a alors cédé ses 50 % à parts égales entre ses deux enfants, s’épargnant le poids de nouvelles dettes. « On tenait avec ma sœur à ce qu’ils ne se remettent pas de dettes sur le dos, puisqu’on parlait quand même d’un investissement de 2 millions d’euros à l’époque ! » raconte Hervé. « Ils ont ainsi pu se retirer en douceur, et aujourd’hui on est très contents de l’avoir fait ainsi. » D’autant qu’en amoureux de « sa » ferme, André a depuis été réembauché comme salarié — on le croise encore tous les jours au volant de la camionnette de livraison, fidèle au poste.
L’usine de fabrication, où maïs et blé cultivés sur les 200 hectares de l’exploitation sont broyés et transformés en aliments pour les 170 000 pondeuses.
L’art du dialogue et du consensus
Ce qui est remarquable chez Hervé Roeckel, c’est autant l’ambition sincère qu’il exprime que la méthode douce pour l’assumer. Dans un secteur où les traditions d’entreprise et les tensions entre générations peuvent briser des décennies de travail, il revendique une gouvernance souple, fondée sur le consensus. « Il y a plein d’histoires familiales où vous avez des anciens de 70-75 ans qui freinent les jeunes quand ils veulent investir. Chez nous, personne n’a jamais imposé les choses et tout s’est toujours fait en tenant compte des réflexions de chacun.e. »
Cela ne signifie pas que tout le monde est toujours d’accord. Mais chez les Roeckel, le désaccord ne s’impose pas : il se ressent, se digère, et finit par trouver sa place dans la conversation. « Si mes parents n’avaient pas voulu qu’on fasse le bâtiment plein air, on ne l’aurait peut-être jamais fait », reconnaît Hervé, pour qui passer en force n’a jamais été une option.
Les décisions importantes telles que les gros projets récents, comme l’extension à Bernolsheim de la future casserie d’œufs liquides se prennent collectivement. « Même les parents sont encore un peu impliqués dans les grosses décisions. »
L’usine de fabrication d’aliments, où maïs et blé cultivés sur les 200 hectares de l’exploitation sont broyés et transformés en aliments pour les 170 000 pondeuses.
La salle de contrôle permettant à Hervé de garder un œil sur les différentes machines et parcelles de son exploitation.
« Quand votre entourage est avec vous, ça se ressent. »
Hervé est conscient que camper sur ses positions peut rapidement mener l’entreprise à sa perte : si quelque chose coince, il rentre dans son bureau, reconsidère, revient à la table des discussions avec un nouveau cap.
Cette culture du consensus définit aussi le rapport à l’équipe. « Nos salariés, c’est un peu nos enfants. Chacun a sa place et il faut que ça avance : quand ça fonctionne, c’est que du bonheur. » Hervé évoque ces rapports francs, sans faux-semblant comme d’une nécessité vitale : sans ses salariés, l’entreprise ne tournerait pas — « c’est aussi simple que ça ». Alors plutôt que de les retenir uniquement par le salaire, il fait en sorte qu’ils se sentent chez eux, en confiance, et qu’ils aient envie d’y rester.
Pour autant on se dit les choses : il n’y a pas de tabou chez les Roeckel. « Il faut prendre le taureau par les cornes et accepter les problèmes quand il y en a », soutient Hervé. Les finances difficiles des années 2010, les crises sanitaires, les prix d’œufs parfois vendus sous le coût de production : tout a été affronté ensemble et avec pragmatisme. Cette transparence est le ciment de l’entreprise, qui explique aussi la pérennité des relations avec les différents collaborateurs : « On se rend compte qu’il y a une vraie philosophie d’entreprise et que les salariés ont adapté un petit peu votre manière de penser. »
La fidélité et l’ancrage comme boussole
Ancrage local, circuits courts avec la coopérative Bureland, panneaux solaires en autoconsommation depuis 2017, fientes de volailles séchées et retournées sur les terres comme engrais. « La proximité, on l’entretien aussi avec les consommateurs. C’est vraiment une démarche locale, et je pense que c’est une valeur d’autant plus appréciée aujourd’hui. »
La fidélité aux partenaires relève de la même logique. « On change très peu de partenaires. On aime s’inscrire dans la durée. » Banquiers, fournisseurs, coopérateurs : Hervé reçoit ses partenaires financiers plusieurs fois par an pour maintenir la relation. « Les gens ne travaillent pas avec une entité, mais avec des personnes. »
Ce dirigeant convaincu grimace d’ailleurs quand il évoque ces entreprises alsaciennes rachetées par des groupes nationaux, dont le numéro de téléphone « devient parisien » et les décisions, lointaines. « Négliger le contact humain, c’est prendre le risque de perdre son identité. Et nous, on est vraiment à l’encontre de ça. » S’investir localement n’a rien d’une contrainte, c’est une ligne de conduite.
Les œufs de l’exploitation Roeckel sous la marque locale « l’œuf du village »
Construire, toujours construire
Quand on lui demande ce qui l’anime dans sa profession, Hervé s’exclame : construire. « Je crois que je suis un bâtisseur. Je n’ai pas fait des cathédrales, mais monter des projets, partir d’une page blanche, travailler à partir de plans — ça, c’est mon truc. »
Le prochain gros projet vient d’être signé : une casserie d’œufs liquides, investissement conséquent, nouveau métier. « Aujourd’hui, 4 œufs sur 10 sont vendus sous forme liquide. Ce marché nous échappe complètement. » Plutôt que de tâtonner avec un petit investissement, Hervé a choisi d’employer la méthode de « la grosse cavalerie » — pour ne pas s’y reprendre à deux fois et prolonger la dynamique de modernisation. La marche avant, toujours. « Si vous faites du sur-place, c’est là que vous prenez le plus gros risque. »
Quand on lui demande quelle est sa fierté, c’est bien ce chemin parcouru qui l’anime : avoir triplé la production tout en restant accolé au village, dans une zone dense du Kochersberg où « les villages se touchent tous. D’avoir réussi ce défi aussi proche des habitations, ça signifie qu’on a fait les choses correctement et qu’on a fait en sorte que tout se passe pour le mieux se passer avec les habitants. »
La ligne de tri et de conditionnement des œufs
Transmettre sans contraindre
Ses trois enfants gravitent autour de l’entreprise, sans s’y être pour le moment investis. Ses deux filles travaillent en alternance, respectivement dans le domaine aéronautique et la comptabilité. Le dernier, plus jeune, semble de son côté plus enclin à suivre la fibre agricole de la famille. Hervé reste à l’écoute, mais il ne forcera rien. « Ce que je leur dirais en premier, c’est surtout de faire ce qu’ils ont envie de faire. C’est des engagements énormes, moraux, financiers. Si l’envie n’est pas là, il ne faut pas y aller. Mais si on en a envie, on a déjà fait la moitié du trajet. »
Il insiste sur la nécessité d’aller voir ailleurs d’abord. Quand on est dans l’élevage, « ça ne s’arrête pas — c’est H24, il y a des alarmes, le week-end, parfois le dimanche. Il faut vraiment avoir grandi dans l’exploitation pour pouvoir un jour prétendre à la reprendre. » Il se pose aussi parfois la question inverse : « Est-ce que c’est un cadeau de les faire rentrer là-dedans ? » Sans réponse tranchée. Parce qu’il voit aussi les avantages : être chez soi, construire quelque chose qui dure, des projets qui s’alignent avec ses valeurs.
Et si plusieurs de ses enfants voulaient un jour rejoindre l’entreprise ensemble ? Hervé y a réfléchi. Il cite des familles où l’association entre frères et sœurs a fait « péter des choses ». Alors il travaille aussi à ça, en amont, discrètement : entretenir entre eux des relations saines, les laisser se construire chacun de son côté avant d’envisager de construire ensemble. « Le faire au bon moment. Pas trop tôt, pas trop tard. Souvent, le temps fait bien les choses : en tout cas, je ferai en sorte qu’ils soient le mieux préparés et ouverts sur l’extérieur pour être armés face aux défis d’un chef d’entreprise. »
Quand Hervé jette un œil sur ce qu’il a déjà accompli ? « Une vétérinaire m’a fait, un jour, la remarque que j’avais réussi à tous les niveaux — faire grandir une boîte, et fonder une belle famille. Je ne me l’étais jamais exprimé aussi simplement, tant
« la réussite individuelle n'est pas une fin en soi pour le passeur de relais que je suis »
conclut ce quinquagénaire, qui aspire, malgré le rythme, à pratiquer plus souvent l’orgue et le ski, deux passions qui l’aident à se ressourcer. À sortir de ses coquilles…
Le marché de l'œuf sous tension
La consommation d’œufs en France n’a jamais été aussi élevée : 240 œufs par habitant en 2025, contre 226 l’année précédente, portée par l’inflation et le report des ménages vers une source de protéines bon marché. La production nationale — première d’Europe avec 15,4 milliards d’unités en 2024 — ne suit plus le rythme. Le taux de rupture en rayon a atteint 13 % fin 2025, soit six fois le niveau habituel. La France, jadis quasiment autosuffisante, importe désormais près de 5 % de ses besoins depuis l’Espagne, la Pologne ou les Pays-Bas.
Des facteurs structurels expliquent également le décalage. La transition vers les élevages alternatifs (plein air, sol, bio) réduit mécaniquement les volumes par bâtiment — jusqu’à 20 % de moins qu’en cage selon la filière.
Dans ce contexte, le rapport de force entre producteurs et acteurs de la grande distribution s’est inversé : ces derniers demandant en priorité à être livrés, avant même d’entreprendre des négociations à la baisse sur les prix.
Épique : le magazine par et pour les TPE-PME
Ce trimestriel plonge dans le quotidien des petites boîtes à travers les expériences vécues par celles et ceux qui les dirigent.





