Avant de reprendre une entreprise, Éric de Sonis a choisi un lieu et une manière de vivre. À la tête d’une beurrerie artisanale bretonne en difficulté, il défend un modèle à contre-courant : produire moins, mieux, et surtout ensemble. Un entrepreneuriat du quotidien, fondé sur le collectif, l’ancrage local et la qualité des liens.
Chez Éric de Sonis, l’entrepreneuriat ne s’est jamais résumé à une stratégie de croissance ou à un plan de carrière. Il commence ailleurs. Par un choix de vie. Avant même de savoir ce qu’il ferait, Éric savait où il voulait être : en Bretagne. Un choix familial, fait avec sa femme, pour offrir à leurs enfants un environnement de vie qui ait du sens, proche des siens, proche de la nature, proche des autres.
Après huit années chez Decathlon à Bordeaux puis Saint Brieuc, il quitte un cadre sécurisant avec une envie claire : entreprendre, relever un défi, participer à la dynamique économique bretonne. Il tente d’abord la création d’entreprise. Le projet n’ira pas au bout, mais loin d’être un échec, cette étape lui permet de comprendre le territoire, de rencontrer des acteurs locaux, de poser les premières bases d’un réseau et, surtout, d’affiner ce qui l’anime profondément : l’envie de partager une certaine idée du management, plus humaine et plus collective.
Une reprise comme projet de vie
La rencontre avec la beurrerie artisanale fondée en 1986 est décisive. L’entreprise est en grande difficulté : quinze années de baisse d’activité, un dirigeant qui ne se rémunère plus depuis quatre ans, une dépendance forte à deux clients majeurs. Tout semble fragile. Mais Éric perçoit autre chose. Un savoir-faire rare. Une magnifique histoire locale. Et un modèle artisanal à taille humaine, encore capable de perdurer.
Il reprend l’entreprise Son intuition est simple, presque naïve, mais profondément structurante : ne pas jouer la course au volume, mais miser entièrement sur la valeur. La valeur du produit, du lien direct avec les éleveurs, et d’un cercle volontairement restreint pour rester efficace et atteindre l’équilibre économique.
« Il fallait sans doute que j’arrive avec une forme de naïveté pour oser ce modèle-là. Et aujourd’hui, je suis heureux d’en parler avec le sourire. »
Valoriser plutôt que produire plus
Dans un secteur où les faibles marges appellent souvent des volumes massifs, Éric fait un pas de côté. Il choisit de défendre un beurre artisanal exigeant, fabriqué selon une technique rare de double barattage après maturation de la crème. Un travail lent, précis, artisanal au sens noble du terme, qui donne un beurre unique, biscottable, même à la sortie du réfrigérateur, à la saveur marquée.
Ce choix technique est aussi un choix philosophique : prendre le temps, accepter de produire moins, mais mieux. Consolider d’abord la filière, le produit, les relations, avant de chercher à vendre. Pendant longtemps, Éric de Sonis consacre l’essentiel de son énergie à la production, aux process, à l’outil de travail, au recrutement. Le commerce et la communication viendront plus tard.
Le collectif comme moteur
Aujourd’hui, cette vision prend corps au quotidien dans l’atelier. L’équipe de la beurrerie, soudée et engagée, fabrique l’ensemble des produits à partir d’une crème majoritairement issue de la Laiterie des Voisins, dernière entité créée pour refermer la boucle et renforcer le lien avec les éleveurs locaux.
Pensée comme une maison commune, la laiterie réunit six éleveurs partenaires, engagés dans un cahier des charges très herbagé, avec lesquels l’entreprise travaillait déjà depuis longtemps. Autour d’eux, un second collège rassemble les transformateurs, dont la beurrerie, qui anime la structure et valorise la crème. Un troisième collège complète l’ensemble : celui des utilisateurs du lait, deux PME locales — dont Marie Morin et la Crêperie Jarnoux — associées au projet et engagées à transformer l’intégralité du lait collecté, après ajustement de la matière grasse.
La laiterie n’est pas un marché, mais un outil au service des métiers de chacun. Toute la matière collectée est achetée et vendue entre associés. Un lieu de coopération où l’on pense la filière dans son ensemble, en connaissant précisément l’issue de chaque matière première et les produits auxquels elle donnera naissance. Une manière très concrète de redonner du sens à la transformation, en reconnectant production, savoir-faire et territoire.
Cet ancrage local fort fait partie des piliers d’Éric de Sonis. Non comme un discours, mais comme une pratique quotidienne. Produire ici, avec ceux d’ici, pour créer une valeur qui reste sur le territoire. Une cohérence assumée, qui nourrit autant l’entreprise que le collectif qui la fait vivre.
Tenir dans la durée
La création de la fromagerie s’inscrit dans cette même logique de cohérence et de valorisation. L’ouverture devait être une fête…en mars 2020. Une semaine plus tard, la crise sanitaire stoppe net l’élan. La fromagerie ferme avant même d’avoir réellement ouvert. Il faudra près de quatre ans pour atteindre l’équilibre économique.
Éric tient, ajuste et attend. Aujourd’hui, la fromagerie est à l’équilibre, la beurrerie stabilisée, les équipes engagées. Des victoires discrètes, mais fondatrices, qui donnent du sens à l’effort collectif consenti.
Une vision du management profondément humaine
Au cœur de son projet, il y a une conviction forgée par l’expérience : une entreprise peut – et doit – être un projet de vie. Éric revendique un management fondé sur la reconnaissance, l’honnêteté et la bienveillance.
Dans l’atelier, le travail se fait côte à côte. Les gestes sont manuels, les échanges constants. Impossible de s’ignorer. Cette proximité nourrit naturellement la relation, l’attention à l’autre, et donne au collectif une force rare.
« Cultiver un état d’esprit bienveillant, ce n’est pas une posture. C’est une condition pour que les gens puissent grandir ensemble. »
L’auberge, symbole d’un engagement plus large
L’histoire de l’auberge du XVIᵉ siècle à Quintin prolonge naturellement cette vision. Face à un bâtiment menacé de ruine, Eric s’est engagé aux côté 60 co-propriétaire dans une initiative hors du commun : acheter en collectif et construire un projet pour sauver le patrimoine. Aujourd’hui président de l’association, il s’associe à une équipe dynamique pour faire revivre ce lieu chargé d’histoire.
Au-delà de la restauration patrimoniale se cache une belle ambition : créer un espace vivant, mêlant auberge, alimentation à toute heure, culture et initiatives artistiques. Un lieu de rencontres, ouvert, ancré au cœur de la ville. Une façon, encore une fois, de nourrir le territoire qui nourrit l’entreprise.
Chez Éric de Sonis, entreprendre n’a jamais été une démonstration. C’est une pratique quotidienne, faite de gestes, de relations et de choix parfois à contre-courant. Dans son atelier comme dans ses engagements, il défend une idée simple : une entreprise tient moins par la performance que par la qualité des liens qu’elle tisse.
À travers le beurre qu’il fabrique, les collectifs qu’il anime ou les lieux qu’il contribue à faire revivre, Éric poursuit la même intuition : quand on prend soin des personnes et du territoire, l’équilibre économique finit par suivre. Lentement, mais durablement.
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