La frontière entre vie professionnelle et vie personnelle est mince quand on dirige une entreprise. « Elle est presque inexistante » concède Raphaële Rocher dans un large sourire : son cabinet d’expertise comptable jouxte sa maison, sa famille fait partie de l’aventure, et ses clients occupent ses pensées comme s’ils faisaient partie des siens. C’est justement dans ce mélange des genres que cette femme de 46 ans puise son équilibre. Présentation d’un puzzle de 6 pièces.
1. L’entreprise commence à la maison
Mon cabinet est collé à ma maison. Cette proximité change tout. Elle crée une continuité entre les rôles. Être dirigeante ne s’arrête pas en quittant le bureau. Cela fait partie du quotidien, au même titre que la vie de famille. Ce schéma de cabinet collé à la maison, c’était le schéma de mes parents. Je suis fille de profession libérale, mes parents étaient médecins tous les deux. Le cabinet médical était collé à la maison aussi. Mon travail est extrêmement prenant et je n’ai qu’à passer la porte et je suis chez moi. C’est précieux. Et cela permet aux enfants d’avoir le sentiment que je suis là même si je travaille parce que je ne suis pas loin. Et c’est la même chose pour moi, je culpabilise moins puisqu’en cas de problème, je suis là. La dimension familiale fait partie de l’entreprise depuis le départ. Mon mari s’est installé il y a 18 ans et je l’ai rejoint un an après. Ma grande sœur gère la partie juridique. Même parmi mes collaborateurs, il y a des liens de fratrie.
2. Le bien-être des collaborateurs est ma responsabilité
Pour moi, le bien-être des collaborateurs est primordial et ancré dans mon quotidien. J’ai besoin de savoir que les choses vont bien, que chacun se sent à sa place, que les conditions sont réunies pour travailler sereinement. Je ne délègue pas cette partie. Cette année, la période fiscale a été rude. Nous avons changé de logiciel (nous étions sur le même outil depuis dix ans). Le virage à prendre a été un peu douloureux. Alors je dois faire attention à ce que tout le monde soit dans de bonnes conditions de travail. On passe tellement de temps à travailler dans notre vie que si on n’y va pas le cœur un peu léger, c’est difficile. Mes salariés m’ont dit plusieurs fois, « il y a travailler pour toi et pour les autres ». Donc, c’est que ça ne doit pas trop mal se passer.
3. Mon rôle d’experte-comptable est celui du médecin de l’entreprise
Ce qui m’anime profondément dans mon métier, ce n’est pas la comptabilité. C’est l’accompagnement. J’ai toujours vu mon rôle comme celui d’un médecin de l’entreprise, une sorte de médecin de famille qui connaît ses patients, leur histoire, leurs habitudes, leurs fragilités aussi. Pour moi, un bilan, c’est un moment où on pose un diagnostic. Et comme en médecine, ce n’est pas parce que le diagnostic est difficile qu’on l’évite. Au contraire. Quand une entreprise est en perte, on doit comprendre pourquoi, revenir sur ce qui s’est passé, et surtout réfléchir à ce qu’on peut mettre en place pour aller mieux demain. C’est dans ces moments-là que je me sens le plus utile. Un jour, à la fin d’un rendez-vous, un client m’a demandé combien il me devait pour la “consultation”. Ça m’a fait sourire, mais au fond, c’est exactement ça. J’entre dans la vie des entreprises, et quelque part, dans celle des dirigeants aussi.
4. Mes clients et moi, même combat
Ce qui caractérise le mieux ma relation avec mes clients, c’est la proximité. Elle est telle que leurs sujets prennent naturellement de la place dans ma tête. Comme beaucoup de dirigeants, je n’arrête jamais vraiment de réfléchir… et eux en font partie. Leurs enjeux, leurs chiffres, leurs perspectives deviennent familières, presque comme s’ils étaient les miens. D’ailleurs quand je parle de leur entreprise, je dis souvent “nous”. Je me projette, je m’inclus dans leur activité. J’ai même un client qui, à une époque, nous avait intégrés dans son organigramme parce qu’il y a beaucoup d’interactions, d’enjeux, et donc à ses yeux, nous faisions partie de son équipe.
5. Trouver des respirations… dans un quotidien qui déborde
Chez moi, le travail prend beaucoup de place. Alors je crée des respirations. La lecture, le chant, le sport. Des moments où je sors complètement de mon cadre habituel. Et puis il y a mes enfants avec lesquels je partage des moments simples. Au quotidien, dans mon rôle de femme j’ai cherché à simplifier. J’ai mis en place une application pour organiser les repas : je choisis les recettes de la semaine et tout est partagé avec mon mari et ma fille aînée. Chacun sait quoi préparer, et ça enlève une vraie charge mentale. Et depuis, faire les courses devient presque une respiration. Un moment où je sors, où je ne suis pas derrière un écran. Ce n’est pas du repos au sens classique. Mais c’est déjà une forme de coupure.
6. Assumer ses contrastes même quand ils ne “collent” pas au métier
La salsa est arrivée un peu par hasard. Un jour, je chantais chez moi, sans réfléchir, et un ami m’a dit : “viens faire un casting”. Ce n’était pas prévu et finalement, ça fait quatre ans que ça dure. Dans le groupe, certains sont musiciens professionnels. Et moi, expert-comptable. Un métier rigoureux, très cadré, un peu austère. Derrière cette rigueur, il existe une version plus spontanée, plus légère, parfois un peu décalée. Et je me rends compte que je ne suis pas la seule. Beaucoup de confrères ont cette double facette. Finalement, ce métier, très cadré, appelle forcément une autre manière d’être. Finalement, je ne cherche pas à cloisonner. Mon équilibre, il vient justement de cette porosité. Du fait que tout circule, que tout se répond. Et que je peux être pleinement moi… dans tous les espaces de ma vie.
Épique : le magazine par et pour les TPE-PME
Ce trimestriel plonge dans le quotidien des petites boîtes à travers les expériences vécues par celles et ceux qui les dirigent.





